Imaginez Barcelone, le soleil, les marchés bruyants. Puis, d’un coup, les forêts vaudoises, une abbaye de pierre au-dessus de Lausanne, et au cœur de tout cela, une jeune cheffe de 34 ans qui n’était même pas censée devenir cuisinière. C’est l’histoire d’Alba Farnós Viñals, passée des éprouvettes de chimie aux casseroles de l’Auberge de l’Abbaye de Montheron, et qui transforme aujourd’hui son passé compliqué avec la nourriture en une cuisine profondément humaine.
De Barcelone aux forêts vaudoises : un destin qui bifurque
Alba Farnós Viñals naît à Barcelone, dans une famille d’ingénieurs. Chez elle, on parle travail, sérieux, réussite. Pas vraiment de longues tablées en famille. Ses parents partent tôt, rentrent tard. Le foyer se remplit surtout des voix de sa grand-mère et de sa nounou, Maria Antonia.
C’est auprès d’elles qu’elle découvre le vrai goût de la cuisine espagnole. L’odeur de l’huile d’olive qui chauffe dans la poêle. Le croustillant d’un pan con tomate. La lenteur d’un ragoût qui mijote. La gourmandise généreuse, simple, qui fait du bien au ventre et au cœur.
À cette époque, Alba ne se voit pas cheffe. Elle se voit plutôt en scientifique. Elle fait des études de chimie, brille à l’université, se classe deuxième de sa promotion. Tout est sous contrôle. Trop sous contrôle, peut-être.
Quand la nourriture devient un champ de bataille
Adolescente, pour elle, la nourriture n’est plus ce terrain de jeu joyeux découvert enfant. Elle devient un outil. Une arme silencieuse. Un moyen de reprendre la main sur une vie très cadrée.
Un trouble anorexique s’installe. Pas pour ressembler aux photos des magazines. Mais pour atteindre une forme de pureté, de rigueur extrême. Comme si chaque bouchée en moins prouvait sa force de caractère. Sa capacité à se sacrifier, à mériter sa place.
À l’université, Alba vit presque de café et d’exigence. Elle s’impose une frugalité sévère. Comme si elle n’était pas vraiment digne du confort gagné par ses parents, eux qui viennent de milieux modestes. Manger devient un sujet de culpabilité. Le plaisir, quelque chose qu’elle s’interdit.
De la chimie à la cuisine : tout à coup, un déclic
Ce qui est fascinant chez Alba, c’est que sa passion pour la cuisine naît précisément là où la nourriture lui faisait mal. Un jour, la curiosité l’emporte. Elle commence à cuisiner pour de vrai. À mélanger, goûter, comprendre. La chimie n’est jamais très loin, mais cette fois, la réaction importante, c’est celle du palais.
La cuisine devient un terrain d’exploration. Elle redécouvre le gras, le croquant, l’acidité, non comme des ennemis, mais comme des outils. C’est un autre langage. Un langage qui parle d’émotion, pas seulement de performance.
Peu à peu, elle quitte le laboratoire pour les fourneaux. Elle arrive en Suisse il y a une dizaine d’années. Elle apprend le terroir romand, les saisons, les producteurs locaux. Elle observe, écoute, se forme. Dans l’ombre, souvent. Avec humilité.
Montheron : une abbaye, une institution, une pression
L’Auberge de l’Abbaye de Montheron n’est pas un petit restaurant anodin. C’est une adresse forte, nichée dans les bois, au-dessus de Lausanne. Une maison de pierre, un peu hors du temps. Un lieu où l’on vient pour une expérience, pas juste pour “manger”.
Avant elle, le chef Rafael Rodriguez y a imposé une cuisine remarquée. Créative, engagée, attentive au vivant. Lui succéder, c’est accepter une certaine pression. Monter sur une scène déjà bien éclairée. Et pourtant, depuis janvier 2025, c’est bien Alba qui tient les rênes, avec une énergie douce mais déterminée.
Elle ne cherche pas à imiter. Elle cherche à continuer l’histoire, en y mettant sa voix. Une voix qui mélange Catalogne et Vaud, rigueur scientifique et sensibilité intime.
Une cuisine entre terroir romand et mémoire catalane
Ce qui rend la cuisine d’Alba si touchante, c’est sa tension permanente entre deux mondes. D’un côté, le terroir romand. Les légumes des maraîchers locaux. Les fromages vaudois. Les poissons du Léman. De l’autre, les souvenirs catalans. L’ail, l’huile d’olive, le fumet des fruits de mer, la force du pimentón.
Dans son assiette, cela se traduit par des plats qui semblent simples au premier regard, mais racontent beaucoup. Une carotte vaudoise peut être rôtie comme on rôtirait un poivron à Barcelone. Un poisson du lac être traité avec la même attention qu’une dorade méditerranéenne. Les sauces rappellent parfois un aïoli allégé, une escalinada, une zarzuela déstructurée.
Rien n’est gratuit. Chaque geste cherche à réconcilier deux histoires : celle d’une enfant qui se punissait avec la nourriture et celle d’une femme adulte qui décide enfin de l’aimer, pleinement.
Réconcilier contrôle et plaisir
Le passé d’Alba en chimie se sent aussi dans sa façon de cuisiner. Elle travaille les textures, les températures, les fermentations, avec précision. Mais elle laisse entrer le hasard, la nature, les saisons. Elle accepte que tout ne soit pas parfaitement lisse.
Ce mélange de maîtrise et de lâcher-prise fait la force de sa cuisine. Chaque plat est calibré, oui, mais jamais froid. Il y a toujours un détail réconfortant. Une sauce qui rappelle la maison. Une cuisson qui laisse la matière vivre un peu.
Pour beaucoup de personnes qui ont eu un rapport compliqué à la nourriture, ce chemin vers le plaisir est long. Chez elle, il passe par le geste de donner. De nourrir les autres avec ce qu’elle s’interdisait avant. Il y a presque quelque chose de réparateur dans cette démarche.
Envie de goûter son univers ? Une recette inspirée de son parcours
Pour vous rapprocher un peu de cet univers entre Catalogne et Romandie, voici une idée de plat simple à faire chez vous. Ce n’est pas une recette officielle d’Alba, mais une interprétation libre, dans son esprit : des légumes vaudois rôtis, sauce aïoli légère.
Ingrédients pour 4 personnes
- 4 carottes (environ 400 g)
- 2 panais (environ 250 g)
- 300 g de courge (butternut ou potimarron)
- 2 oignons rouges
- 3 c. à soupe d’huile d’olive
- 1 c. à café de paprika doux ou fumé
- Sel, poivre
- Pour l’aïoli léger :
- 1 jaune d’œuf
- 1 petite gousse d’ail
- 1 c. à café de moutarde douce
- 3 c. à soupe d’huile d’olive
- 3 c. à soupe de yaourt nature ou de séré maigre
- 1 c. à café de jus de citron
- Sel, poivre
Préparation pas à pas
- Préchauffez votre four à 190 °C.
- Pelez les carottes et les panais, coupez-les en bâtonnets. Coupez la courge en dés de 2 cm. Pelez les oignons et coupez-les en quartiers.
- Déposez tous les légumes sur une plaque. Arrosez avec 3 c. à soupe d’huile d’olive, salez, poivrez, ajoutez le paprika. Mélangez bien avec les mains.
- Enfournez pour 30 à 35 minutes. Mélangez une fois en cours de cuisson. Les légumes doivent être tendres et légèrement caramélisés sur les bords.
- Pendant ce temps, préparez l’aïoli léger. Écrasez finement la gousse d’ail avec un peu de sel.
- Dans un bol, mélangez le jaune d’œuf, la moutarde et l’ail. Ajoutez l’huile d’olive petit à petit en fouettant pour émulsionner.
- Incorporez le yaourt ou le séré, puis le jus de citron. Rectifiez l’assaisonnement en sel et poivre. La sauce doit être crémeuse, mais légère.
- Servez les légumes rôtis bien chauds avec des cuillerées d’aïoli léger par-dessus ou à côté, pour tremper.
Pourquoi son histoire nous touche autant
Si le parcours d’Alba Farnós Viñals parle à autant de monde, ce n’est pas juste parce qu’elle dirige une adresse en vue. C’est parce qu’il montre qu’on peut transformer un rapport douloureux à la nourriture en quelque chose de beau.
Son ascension, des terres catalanes au terroir romand, raconte un mouvement que beaucoup ressentent aujourd’hui. Quitter le tout-contrôle pour revenir au goût. À la saison. À la vie réelle, imparfaite, mais riche.
Et peut-être que la prochaine fois que vous vous mettrez aux fourneaux, vous penserez à elle. À cette ancienne étudiante en chimie, devenue cheffe dans une abbaye au milieu des bois, qui prouve chaque jour qu’une assiette peut être bien plus qu’un repas. Un chemin vers soi.










